Marseille, 1991-1999,Francs-Tireurs Partisans : s’attaquer à l’extrême droite, autrement qu’avec des mots

Nous avons décidé de revenir sur certains événements marquants de l’histoire de l’antifascisme hexagonal contemporain, pour remettre en lumière une histoire militante parfois méconnue dans nos propres rangs et éclairer les luttes d’aujourd’hui avec les combats d’hier. Voici le premier des trois épisodes d’une petite histoire du groupe marseillais Francs-Tireurs Partisans qui, dans la dernière décennie du XXe siècle, s’en est pris aux intérêts du Front national dans la région de Marseille.

Première partie (1/3) : Les Francs-Tireurs Partisans, genèse d’un combat antifasciste à Marseille.

Marseille, 7h le matin du 15 octobre 1999. Au terme de huit années d’enquête la police arrête à leurs domiciles Yves Peirat et William Ferrari. Ces deux militants libertaires sont accusés d’avoir commis des attentats sous le nom de « FTP » pour Francs-Tireurs Partisans, un acronyme qui convoque l’imaginaire de la résistance à la dictature de Vichy et à l’occupant nazi. Le groupe marseillais qui se réclame de l’antifascisme radical à mis en action une forme de « résistance active ». Il a « officiellement » [1] revendiqué 12 attentats entre 1991 et 1998, en grande majorité dirigés contre les intérêts du FN. Des agissements qui se limitent à des destructions matérielles, les enquêteurs eux-mêmes souligneront qu’aucun engin n’était destiné à tuer. Leur histoire est la collision d’un moment et d’un environnement particulier. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur est alors le terrain de conquête privilégié de l’extrême droite. Elle y trouve enfin l’occasion d’accéder aux affaires, bien aidée par l’inconsistance et parfois la complaisance d’adversaires politiques n’opposant que la vacuité de discours rendus caducs par l’affairisme et le clientélisme ambiant. Le FN progresse à grands pas, emportant par exemple des mairies. Son discours prospère sur un racisme qui n’a rien de latent, hérité de la guerre d’Algérie. Revenir sur l’histoire des FTP c’est se reposer la sempiternelle question de la performativité du militantisme antifasciste et révolutionnaire. Subir les offensives et les offenses de l’extrême droite : jusqu’à quel point ? Ou, pour le dire de manière à la fois explicite et poétique : « Je ne cherche pas à changer les règles du jeu, mais le jeu lui-même. » [2] Une phrase d’André Breton mise en exergue parmi les revendications des FTP. Une histoire récente qui mérite d’être remise sur l’établi parce qu’elle renvoie les militant·e·s pour l’émancipation à des dilemmes politiques et moraux dont nous ne sommes loin de nous départir.

L’extrême droite méridionale : la rage et la revanche en bandoulière

Pour comprendre l’irruption des FTP dans le paysage politique il faut revenir sur une des spécificités de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur : « L’arrivée successive de deux communautés issues du même pays, l’Algérie, mais dont l’une portait sa rage et sa revanche en bandoulière a permis la renaissance d’une xénophobie jamais totalement éteinte depuis les chasses à l’Italien du début du siècle (Franc-Tireur, n°1, février 2000) ». Cette arrivée autour de 1962 et la guerre coloniale qui l’a précédé représente la matrice historique qui a conduit à la création du FN. À l’exemple de Jean-Marie Le Pen, jeune député poujadiste, qui s’engage volontairement en Algérie fin 1956 où il participe activement à ce qui ne peut être qualifié autrement que de torture. Parmi les différentes factions à la création du FN on retrouve nombre de nostalgiques de l’Algérie française (Roger Holeindre, Pierre Sergent) dont d’anciens membres de l’OAS (Organisation Armée Secrète) à l’origine de nombreux attentats en Algérie et en France. L’extrême droite dispose donc d’un terreau favorable en PACA, même si dans les années 1970 le FN stagne à un niveau électoral très faible, encore disqualifié dans les urnes et la vie politique publique par sa filiation avec Vichy, la collaboration et le nazisme. La libération n’est pas si lointaine et les blessures restent vives. Cela n’empêche pas les diverses composantes de l’extrême droite d’affirmer leur présence par des actions clandestines violentes et spectaculaires. [3] En PACA elles sont dirigées vers les immigré.es ou perçu.es comme tel.le.s qu’elle accuse de tous les maux. Posons quelques jalons chronologiques. En 1973, le Groupe Charles Martel organise un attentat contre le consulat d’Algérie à Marseille faisant quatre morts et entre 14 et 20 blessés selon les sources.

Une de La Marseillaise, 15 décembre 1973, Fonds d’archives d’Ancrages.

Cet attentat est l’acmé d’un climat de terreur raciste avec des mitraillages de foyers et de bidonvilles. « L’État algérien décomptera près de 50 morts – la France, 16 – et 300 blessés en moins de six mois. » Une histoire traumatique qui mérite une introspection collective mais qui est largement refoulée. En décembre 1977, à Toulon, les Commandos Delta assassinent le gardien de nuit de l’Amicale des Algériens en Europe. En août 1980, à Marseille, l’imprimerie libertaire et coopérative L’Encre Noire est visée par un attentat à l’explosif qui fait un mort et plusieurs blessés. Le 14 mars 1983, deux hommes à moto jettent une bombe à Marseille et blessent grièvement deux enfants. Un attentat attribué au Groupe Charles Martel. Le milieu des années 80 marque un relatif reflux des attentats d’extrême droite mais pas leur disparition. Et en 1987 et 1988, quatre attentats racistes sont perpétrés contre des foyers SONACOTRA (logements sociaux de travailleurs immigrés), causant un mort à Cagnes-sur-Mer. Actes malveillants auxquels il faut ajouter des attentats contre des locaux de la CGT ou du PCF. Des actes impliquant au moins un membre des néonazis du PNFE (Parti Nationaliste Français et Européen) et où durant le procès un avocat des parties civiles dira qu’« on rencontre le Front National à chaque page de ce dossier ». La violence d’extrême droite est une épée de Damoclès qui pèse de manière diffuse mais permanente en PACA. En 1995 l’assassinat du jeune Ibrahim Ali par des colleurs d’affiches armés du FN, un drame central dans l’engagement des FTP, est certes un fait traumatique qui exprime un racisme crasse et une haine froide mais il n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il se place dans un continuum de violences d’extrême droite installé depuis trois décennies qui favorisent le passage à l’acte. Il faut composer aussi avec la crispation de l’État qui entame sont grand tournant libéral et sécuritaire. La montée de la répression d’État culmine à Marseille avec la manifestation anti-FN du 11 mars 1997. Réunissant 5000 personnes, elle est très violemment réprimée par les CRS. On compte des dizaines de blessés, une vingtaine d’interpellations, des scènes de tabassages et des tirs tendus de lacrymogènes qui « montrent à quel point la limite entre démocratie libérale et régime autoritaire peut vite devenir très floue... » [4]. Une répression gravée dans les esprits qui marque localement un tournant dans la perception du simple acte de manifester. L’arrivée du FN aux affaires conjuguée au durcissement de la répression policière incite les acteurs de la lutte antifasciste que sont les FTP en devenir à se reposer la question de la violence (d’ailleurs le terme de violence prête ici à confusion parce que peu opérant dans son usage le plus étroit, rappelons qu’aucune souffrance n’a été infligée à des personnes). Le choix de son emploi politique peut aujourd’hui avec le recul du temps paraître décalé et peu opportun, mais sans mise en contexte ce jugement relève au mieux de la téléologie et au pire de la pure paresse intellectuelle.

Extrait d’article inclus au dossier de presse de soutien aux FTP illustrant la répression de la manif anti-FN du 11 mars 1997. Titre du journal inconnu.

Un collectif au pluriel singulier ?

Les FTP ont souvent été ramenés à la seule personne d’Yves Peirat occultant au passage la place de William Ferrari. Celui qui est alors technicien-journaliste pour Radio Galère, se voit réduit à la loyauté envers son vieux compagnon de luttes à qui il donne un coup de main logistique et de repérages, notamment en amont de la destruction du groupe électrogène du concert de Vitrolles en 1998. Cette réduction des FTP à la personne d’Yves Peirat s’explique en partie par la stratégie de défense lors de leur procès où le « seul et unique membre des FTP » revendique l’entièreté des actions et endosse ainsi la plus grande part de responsabilité opérationnelle pour dédouaner son compagnon. Cette stratégie de défense a, selon Yves Peirat avec qui nous avons échangé, été anticipée. La perspective de finir dans les griffes de la justice étant une hypothèse présente dès les discussions de constitution des FTP. William Ferrari est alors en couple et il a un enfant et « il était hors de question qu’il soit incarcéré trop longtemps et la vérité était que effectivement c’est moi qui ai commis la série d’attentats [...] qu’on nous a reproché. William était mon binôme dans tout ce qui était technique et logistique […]. » Ce serait encore éclipser William Ferrari de le cantonner à la position du « technicien » subalterne. Il a aussi contribué à l’élaboration des revendications des FTP : « Nous avons écrit deux textes de revendications pour expliquer notre démarche. Si je suis l’auteur à 90 % du premier texte « Ami, entends-tu », William est le principal auteur du second dans la même proportion. […] Nous étions sur la même longueur d’ondes politique. » On peut vraisemblablement déduire dans la position de William l’idée qu’un militantisme plus traditionnel (sans être confondu avec un militantisme strictement public et légaliste) n’avait pas tout à fait échoué à empêcher la progression de l’extrême droite. D’où une certaine réserve et une pondération stricte sur la justesse morale et politique des moyens à mettre en œuvre par les FTP. L’écrit que vous parcourez ne lèvera pas toutes les ombres sur l’histoire des FTP, nous n’avons malheureusement pas eu l’occasion d’échanger avec William. Enfin, Albert, le frère cadet de Yves sera lui aussi inculpé pour « destruction volontaire d’un bien immobilier par l’effet d’une substance explosive ». Soupçonné de facto parce qu’il avait un temps travaillé au Stadium de Vitrolles il sera écarté du dossier par la justice. Ce binôme des FTP n’était pas pour autant laissé à lui-même. On y reviendra plus bas, trois personnes ont ajouté par leurs conseils un surplus de conscience politique, éthique et moral.

Parcours de vie avant les FTP

Yves Peyrat dans les colonnes de Libération le 7 février 2001.

Les parcours de vie des FTP et les conditions de leur rencontre permettent de situer le centre de gravité de leur combat. Un grand-père d’Yves Peirat avait des responsabilités au sein du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista en castillan et Partit Obrer d’Unificació Marxista en catalan), une organisation communiste indépendante anti-stalinienne qui défend la révolution collectiviste en Catalogne et est active dans la lutte anti-franquiste. Même idéal du côté du grand-père maternel qui fut emprisonné 10 ans sous Franco [5]. Né à Marseille en 1959, celui qui deviendra infirmier va durant son enfance baigner dans cette société recomposée des réfugié·e·s espagnol·e·s. Son grand-père l’emmenait à des « réunions qui se tenaient à la bourse du travail dans le quartier de Noailles à Marseille, (…) il y avait des communistes, des socialistes, des anarchistes. Je ne comprenais pas vraiment le fond de leurs divergences, mais je savais par contre que les crispations au sein de la gauche étaient toutes centrées autour du rôle joué par les uns et les autres pendant la guerre d’Espagne. C’est ma matrice, j’ai été élevé dans la guerre d’Espagne […] » [6]. L’héritage familial infuse dans l’idéologie et l’imaginaire militant d’Yves Peirat, affermissant la conviction qu’au delà de la propagande, la lutte antifasciste en Espagne était le fait des courants anarchistes et communistes anti-staliniens. Adolescent, il tâtonne et passe par divers groupes militants. Néanmoins, « logiquement » son premier engagement conséquent se dirige vers le soutien à la lutte du peuple basque. Un prolongement évident du combat anti-franquiste arrimé à une perspective d’émancipation libertaire. C’est d’ailleurs dans ce courant libertaire qu’il fait la connaissance de William Ferrari, « à l’occasion d’une soirée agitée à Aix lors d’un meeting de l’Eurodroite (liste présentée par le Parti des Forces Nouvelles) aux élections européennes de 1979. » [7]. Lors de cette « soirée agitée » sont lancés pas moins de 150 cocktails molotov et il y a des affrontements très violents avec la police qui protège les lieux. Cette fin remuante des années 1970 correspond au passage à la fac Aix-Marseille d’Yves Peirat, un moment structurant du point de vue idéologique, entre confrontation avec une extrême droite bien implantée et, dans son camp social, la prévalence des Jeunesses Communistes aux pratiques verticales. En 1984 pour un peu plus d’une année, Yves Peirat part en Amérique Centrale, notamment au Nicaragua. Son retour à Marseille en janvier 1986 marque le retour d’une centralité de de l’engagement antifasciste dans sa vie. Depuis 1984 un groupe en particulier est à la pointe du combat contre la progression du FN, le GAF (Groupe Antifasciste) « et bien sûr je retrouve William lors d’une réunion du GAF dont je deviens membre » nous confie Yves. Comme il le rapporte [8], « l’époque est aux manifs-bastons » et les queues de cortège sont imprégnées des pratiques tactiques de l’autonomie d’alors. Le GAF est un assemblage de militant·e·s de tous horizons, depuis des trotskystes plus où moins en rupture de ban jusqu’aux écolos et féministes non-encartées, en passant par les activistes des radios libres, les chômeureu·x/ses totos qui côtoient des syndicalistes et des militant·e·s plus âgé·e·s. des luttes contre le colonialisme. Pour le collectif, William et Yves participent notamment à des discussions en vue d’une coordination antifasciste hexagonale, la CNAF (Coordination Nationale AntiFasciste). C’est en partie cette dynamique qui plus tard débouchera sur la création du Réseau No Pasaran. Pour revenir au GAF, le collectif fonctionne en assemblées générales qui rassemblent parfois une centaine de personnes. La cohabitation de sensibilités hétérogènes n’est pas sans générer des tensions notamment lorsque certains veulent attaquer la responsabilité d’une partie de la gauche (Parti Socialiste et Parti Communiste Français) dans l’instrumentalisation du Front national à des fins électoralistes quand d’autres y voient une erreur de cible. C’est l’époque de la stratégie pyromane de François Mitterrand qui impose la proportionnelle intégrale pour freiner la montée attendue de la droite. Le but est d’atténuer une claque attendue pour le PS, quitte à laisser entrer le loup FN dans la bergerie. Avec pour effet de donner un siège à 35 députés FN, dont Jean-Marie Le Pen, à l’Assemblée nationale. Le parti à la flamme confirme en PACA aux présidentielles de 1988 où il tourne autour des 25 % dans les départements respectifs de la région. Cette poussée enhardi les radicaux qui veulent en découdre. Une vague d’attentats d’extrême droite touche le sud de la France, visant notamment le foyer SONACOTRA de Cagnes-sur-Mer en décembre 1988, tuant un ressortissant roumain. Cette expression désinhibée de la xénophobie, combinée à la déliquescence morale et politique de la gauche institutionnelle (Par exemple à Marseille c’est le très libéral Bernard Tapie qui se pose de manière absurde en barrage contre le FN) questionne nombre de militant·e·s antifascistes sur l’efficacité des pratiques circonscrites à la légalité républicaine. Fin 1989, pour deux petites années, Yves Peirat entame une période parisienne qui marque le début d’« amitiés solides ». Il va militer au sein de l’équipe de la revue d’enquêtes de référence de l’antifascisme d’alors : REFLEXes. Méridional de cœur il revient à Marseille dans cette époque de trouble des cadres idéologiques et de perspectives bouchées. C’est alors que le noyau qui deviendra les FTP acte son parti pris explosif.

La Horde
Deuxième partie : Boum.