RéactionViolence fasciste, anti-antifascisme, auto-défense et non-violence : nos réflexions après la mort d’un néofasciste à Lyon
Suite à la mort du militant néofasciste Quentin Deranque à Lyon, c’est le narratif de l’extrême droite qui a surtout été relayé par les médias. La campagne anti-antifasciste lancée il y a plus de dix ans, avec l’émergence de la figure de « l’antifa » comme ennemi intérieur, a désormais franchi un nouveau cap. Alors que la violence est un des moteurs de l’extrême droite et qu’elle l’utilise sans retenue contre toutes les minorités ou les personnes qui défendent ces minorités, les combats de l’antifascisme impliquent d’organiser, pour y faire face, des moyens d’auto-défense. Or, contrairement à l’extrême droite qui la glorifie, la question de la violence est toujours posée aux antifascistes comme un problème à résoudre ; et face à des agressions et des attaques toujours plus nombreuses et parfois mortelles, la question de la non-violence doit l’être tout autant.
Les images d’un jeune sur lequel d’autres jeunes s’acharnent heurtent à juste titre, et il n’y a pas, selon nous, de raison de se réjouir de la mort d’une personne, fût-il fasciste. C’est justement le propre de l’antifascisme que de questionner les limites de la violence que l’on est contraint·e parfois d’exercer contre des groupes pour lesquels la violence n’est pas un moyen, mais une fin. De ces quelques secondes de vidéo d’une violence qu’il ne s’agit ici ni de nier ni d’euphémiser, il serait cependant trop facile d’en tirer une condamnation définitive et précipitée de ses auteurs supposés, comme si elle s’était exercée hors de tout contexte, et la solidarité s’impose avec les antifascistes accusés dans cette affaire. Par-delà nos désaccords stratégiques ou politiques, cette solidarité s’exprime déjà au sein de la mouvance antifasciste autonome.
En effet, d’une part, grâce au travail remarquable du média indépendant et militant Contre-Attaque, on sait désormais qu’un groupe d’extrême droite, cagoule et armé, était venu sur les lieux pour en découdre, et il est très probable que Deranque les accompagnait. Deranque a été présenté comme une victime « non-violente », alors même qu’il était visiblement là pour en découdre et comme si son engagement fasciste et raciste n’était pas une violence en soi. D’autre part, au-delà de ce qui s’est déroulé ce jour-là, c’est toute un série d’agressions nationalistes et racistes perpétrées depuis des années à Lyon qui explique la nécessaire auto-défense que les groupes antifascistes ont dû mettre en place. Faut-il le rappeler : à Lyon comme ailleurs, pour les personnes racisées, les minorités de genre et les militant·es de gauche, cibles privilégiées de la violence fasciste, chercher à se protéger a toujours été une nécessité, et non un objectif en soi. Or cette attitude ne peut rester strictement défensive, car les militants d’extrême droite passent en général à l’attaque s’ils sont à peu près sûrs de ne pas rencontrer une résistance trop forte. Aller à leur rencontre de façon offensive ou bien répondre coup pour coup en cas d’attaque de leur part, c’est une façon de conjurer la peur qu’ils essayent d’inspirer. De leur côté, les militants nationalistes, au lieu de se soucier de cohésion collective et de minimiser les dégâts, préfèrent magnifier une attitude « chevaleresque » mettant en avant l’exploit individuel et la prise de risque inconsidérée.
Le culte de la charogne
« La mort nous rend heureux » : c’est par ces mots que les militants de Luminis ont rendu hommage à leur camarade Deranque [1] La violence, pour l’extrême droite, n’est pas un outil tactique : c’est un accomplissement de soi et un moment de glorification, non pas seulement un moyen mais une fin. C’est par elle que l’Homme [2] se révèle à lui-même.
On mesure ainsi la fumisterie des médias ont présenté Quentin Deranque sous les traits d’un « néo-fasciste pacifique ». Car la vénération de la force et le culte de la violence impliquent la brutalité en général dans tous les rapports sociaux. Pour l’extrême droite dans son ensemble, la violence est un moteur puissant, c’est le cœur même de son idéologie qui consiste à trier, classer, hiérarchiser voire déporter ou éliminer des gens selon leur appartenance réelle ou supposée à tel ou tel groupe humain.
On comprend aussi que la stratégie développée par Némésis et ou le média Frontières de tout mettre en œuvre pour se faire bolosser et ramener du clic amène à des crispations dans certains courants de l’extrême droite. Cette « stratégie du ouin-ouin » va à l’encontre de l’image de férocité promue habituellement. Iels veulent bien des martyrs pour les aider à sortir un peu plus de la disqualification politique mais sans passer pour des victimes. Décidément, l’avènement de « l’homme nouveau » par la violence s’apparente bien plus à un culte de la charogne et l’épisode autour de Quentin Deranque n’est pas sans rappeler la mort en 1930 du militant nazi Horst Wessel, engagé dans la SA qui a été transformée par Goebbels. Une mort qui fait du parti nazi une victime, tout en faisant d’un jeune militant mort pour ses idées un héros.
On a pu aussi, amèrement mais sans surprise, constater que d’un point de vue médiatique, tout·es les morts ne se valent pas. L’unanimité à relayer ad nauseam celle d’un militant néofasciste ne rend que plus flagrant le silence autour de celles et ceux qui meurent aux frontières, dans les prisons et tous les lieux d’enfermement, au travail, ou encore du fait de la misère et de la pauvreté. La mise en avant du sort de Quentin Deranque et le passage sous silence des autres relèvent bien d’un choix politique de la violence qu’il serait légitime de dénoncer ou non. Et bien souvent ces mort·es sont la conséquence de l’application de politiques directement inspirées par l’extrême droite. C’est aussi cela qu’il faut entendre quand nous crions en manif : « L’extrême droite tue ! »
On mesure à quel point, dans le battage politico-médiatique orchestrée de l’extrême droite radicale jusqu’à la droite dite de gouvernement, et repris par la plupart des médias dominants, ce sont la mauvaise foi, le déni et le mensonge pur et simple qui ont servi de ligne directrice à la présentation des faits. La mort de Deranque est ainsi présentée comme un point de départ, alors que de toute évidence elle est au contraire un tragique aboutissement d’une décennie de violence provoquée par l’extrême droite.
Il ya plus de dix ans tombait Clément
La séquence actuelle n’est en effet que le prolongement, pour ne pas dire l’apogée d’une campagne anti-antifasciste qui a réellement débuté il y a plus de dix ans, à la mort… d’un antifasciste, notre camarade Clément Meric, tué par des néonazis en plein Paris, au début de l’été 2013. Les premiers jours, dans les médias et dans le monde politique, on témoigne de la compassion pour la victime, la violence de l’extrême droite est pointée du doigt. Mais passé le temps de l’émotion, rapidement, le mot « agression » est remplacé par « rixe », les micros se tendent vers le leader des groupes néonazis auquel appartiennent les agresseurs, sans aucune contradiction aux mensonges qu’il débite. Trois semaines plus tard, un « scoop » mensonger de RTL, sous la forme d’une vidéo interprétée à l’envers (au procès, elle sera utilisé comme preuve à charge contre les néonazis) affirme que les « antifas » seraient en réalité les agresseurs. L’infox est reprise par la plupart des chaines de télévision et de nombreux titres de presse. Finalement, Clément l’aurait bien cherché, antifas et néonazis sont renvoyés dos à dos. La mort de Clément est dépolitisée, on en fait le résultat d’un simple affrontement entre bandes violentes. [3]
La fachosphère profite de cette confusion pour produire de multiples fake news et autres théories du complot, et répète en boucle les paroles faussement attribuées à Churchill sur les antifascistes qui seraient « les nouveaux fascistes ».
Dans les manifestations d’hommage à Clément, qui rassemblent des milliers de personnes (15000 dans toute la France le 6 juin, 4000 rien qu’à Paris le 8 juin), on se recueille, mais on affirme aussi un antifascisme politique, anticapitaliste et sans concession. Dans le vocabulaire policier le terme « antifa » assimilé à « l’ultragauche » ou au « black bloc » commence à être utilisé et repris par la presse bourgeoise pour désigner un nouvel ennemi intérieur, terme qui sera repris par la suite, lors du mouvement contre la loi travail en 2016 puis lors de celui des Gilets jaunes en 2018, pour désigner tout agitateur·trice subversif·ive, l’essentiel étant de réduire l’antifascisme à une pratique violente, déconnectée de tout contenu politique.
Une nouvelle étape dans l’anti-antifascisme
Cette campagne anti-antifasciste, propulsée par l’extrême droite et prolongée par les forces répressives de l’État, est elle-même une des pierres angulaires d’un projet à plus long terme : faire que les idées racistes, nationalistes, sexistes et inégalitaires ne soient plus marginalisées et puissent à nouveau avoir pignon sur rue, sans subir aucun jugement moral ou politique, et que le mot « extrême droite » lui-même disparaisse, ou n’apparaisse plus que comme une invention destinée à la diffamer. Les euphémismes du type "souverainiste" et "identitaire" s’inscrivent dans la même démarche.
Pendant des années, l’extrême droite s’est posée comme une victime du « Système », jamais vraiment défini et ne se confondant jamais, par exemple, avec le capitalisme en tant que tel, l’ensemble des mouvements d’extrême droite s’en accommodant fort bien. Peu importe qui se cache derrière « l’oligarchie » qui le contrôlerait et le « mondialisme » qui lui servirait d’idéologie, l’essentiel étant que le « Système » soit hors de la communauté nationale. L’instrumentalisation par l’extrême droite de la liberté d’expression à son seul profit est un des moyens les plus utilisés pour se poser en victime.
Aujourd’hui, l’extrême droite se sent suffisamment intégrée aux institutions et suffisamment soutenue médiatiquement pour mettre en sourdine ce discours victimaire pour en proposer un autre : l’extrême droite serait désormais menacée, au même titre que la société tout entière, par l’extrême gauche et son bras armé, l’antifascisme, devenus l’un et l’autre nouveaux ennemis de l’intérieur. Les provocations d’un collectif comme Némésis ou d’un média comme Frontières n’ont qu’un objectif : produire des images qui viendraient donner du corps à ce narratif.
Il ne reste plus qu’à finaliser la criminalisation de l’antifascisme en demandant son interdiction pure et simple, en l’associant à du « terrorisme ». En 2017 déjà, le Front national (qui n’est pas encore le RN) avait promis la dissolution des « milices antifas » en cas de victoire à l’élection présidentielle, tandis qu’en 2023 des cadres du Rassemblement national ont demandé à plusieurs reprises la dissolution de groupes antifascistes, afin de museler celles et ceux qui inlassablement les combattent. En 2020, l’hebdomadaire ultra-conservateur Valeurs actuelles, dans un article intitulé « Pourquoi il faut traiter les antifas et les black blocs en terroristes », explique tranquillement que « leur assimilation à une mouvance terroriste permettrait des mesures administratives préventives, comme une astreinte administrative à se présenter au commissariat le plus proche de leur domicile lors des manifestations. De plus, il serait délictuel de se revendiquer d’une telle mouvance. Enfin, le délit d’apologie du terrorisme permettrait de casser la solidarité qui existe entre une partie de la gauche qui à« défaut de les soutenir est au moins complaisante à l’égard de ces individus violents ». On le voit, bien loin de répondre à une « injustice » qui lui serait faite ou de vouloir endiguer la violence politique, l’extrême droite instrumentalise et caricature l’antifascisme à des fins stratégiques, afin de mieux asseoir sa propre domination.
Sur la dépolitisation de la violence
Plus largement, et au-delà des menaces qui pèsent sur la lutte antifasciste, la séquence autour de la mort de Quentin Deranque est symptomatique des tentatives de dépolitisation de la violence par les médias et les mouvements politiques institutionnels qui en font une abstraction, un problème philosophique éthéré, alors qu’elle engage les corps et dépasse bien souvent une rationalité à laquelle on tente de la raccrocher après les faits, au calme.
Dépolitiser la violence, c’est oublier qu’elle est toujours le fruit des rapports sociaux qui nous gouvernent. Que la violence au sens le plus étroit du terme, à savoir la douleur infligée à des humains par des humains, est généralement précédée par la violence des rapports sociaux de classe, de race et de genre avec toutes les configurations possibles d’oppression et d’exploitation qui en découlent. Nier cela revient à défendre l’idée absurde d’une violence sans causes, et donc s’interdire de l’expliquer.
Et l’explication du moment est connue : les bandes fascistes agissant dans les rues ne sont que la partie la plus « remuante » d’une extrême droite que se veut présentable et que le bloc bourgeois (parfois à raison décrit comme l’extrême centre [4] perçoit de plus en plus comme une manière de continuer les affaires tout en muselant toute forme d’opposition au statu quo capitaliste. si, aujourd’hui, les partis de l’autoproclamé « arc républicain » sont si prompts à dénoncer la violence de la gauche en général et des antifascistes en particulier tout en restant dans le déni de la violence intrinsèque de l’extrême droite, c’est bien parce que ces partis savent que cette extrême droite ne représente en rien une menace pour la casse sociale, la déréglementation généralisée ou la mise au pas des organismes de contestation ou de revendication. L’antifascisme conséquent duquel nous nous réclamons fait figure de repoussoir pour ce bloc bourgeois parce que si nous combattons l’extrême droite, c’est pour nous débarrasser de ce système qui porte en lui les germes de la catastrophe fasciste.
Encore et toujours, promouvoir l’autodéfense populaire
L’autodéfense populaire est l’usage de moyens proportionnées pour protéger notre camp. C’est une nécessité absolue qui a permis d’éviter des blessés graves et des morts, singulièrement dans le contexte lyonnais. Pour autant la mort de Quentin Deranque doit amener notre camp social à de l’introspection et c’est le moment de redire que la violence devrait être le dernier recours, qu’elle doit être dépassionnée et questionnée, et que nous devons nous garder de toute fascination à son égard. Son usage invite à la précaution parce qu’elle va à rebours des valeurs d’égalité, de solidarité et d’entraide que nous défendons. Pour reprendre les propos de camarades : « en s’inscrivant dans une lutte telle que l’antifascisme, on accepte de facto de rentrer dans un rapport de force. […] Pour autant, nous essayons de ne pas entretenir un fétichisme vis-à-vis de ces techniques. Et c’est précisément sur ce point que notre approche de la violence est radicalement différente de celles des fascistes. » Et ce refus du fétichisme de la violence fait que nous ne la confondons pas avec la force. C’est cette dernière que nous cherchons à acquérir pour établir un rapport de force en notre faveur. La force collective peut s’acquérir de bien des manières et le concept d’autodéfense populaire mobilise un vaste répertoire d’action (SO, conférences sur l’extrême droite, travail syndical dans les entreprises, défense des droits des femmes et LGBT+, campagnes de solidarité avec des antifascistes emprisonné.es, campagnes de réduction des risques sanitaires…) qu’on ne peut réduire à la seule violence.
À propos de la non-violence
Il faut aussi se débarrasser de l’illusion politique de la non-violence pour combattre l’extrême droite et le fascisme. La violence étant son essence même, on sait qu’elle sera employée contre notre camp social (avec une appétence vicieuse que les antifascistes de terrain ont tou·tes déjà constatée), et il faut bien nous donner les moyens de nous défendre, et parfois, la meilleure défense, c’est l’attaque, comme en atteste l’histoire de l’antifascisme [5].
Pourtant on assiste dans notre camp social à une mise en avant d’une logique comptable, un décompte un peu obscène des victimes comparées de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Si c’est une évidence que l’extrême gauche tue beaucoup moins, penser que nous sommes les « gentil·les » de l’histoire et que pour le prouver il suffit de mettre en avant notre non-violence dénote une forme d’angélisme dangereux qui nous voue à l’impuissance politique, car il s’agit là d’accepter les règles d’un jeu qui nous est imposé par la société capitaliste et dont les règles ne doivent pas varier pour que la légitimité de la violence reste l’apanage du pouvoir en place. Avant même d’être dans une position révolutionnaire (perspective assez lointaine on le concède) cela nous voue à l’impuissance dans notre combat contre les fascistes parce que dans certaines situations, la violence restera, malheureusement, la dernière forme d’autodéfense face à l’extrême droite. C’est certainement le plus mauvais de nos moyens de lutte, mais ce sont les fafs qui nous y contraignent. La non-violence posée comme un horizon indépassable au service d’une pureté morale dévoile à nos ennemis qu’il suffirait d’aller sur ce terrain là pour se débarrasser de nous. C’est pourquoi nous devons être fermes sur nos appuis : dans une perspective révolutionnaire, l’angélisme, c’est se priver des moyens d’être fort·es.
La Horde
