Le site Manif-Est a publié un texte d’antifascistes de Nancy après la mort du militant d’extrême droite et le battage anti-antifasciste des médias et des politiques :
Jeune catholique intégriste lyonnais, militant actif de l’extrême droite la plus radicale, participant au dernier défilé néonazi du 9 mai à Paris et membre ponctuel du service d’ordre du mouvement fémonationaliste Némésis, Quentin Deranque est mort. Cette mort est regrettable. Personne ne mérite de mourir sur un trottoir de cette manière, dans un affrontement de rue, encore moins un jeune de 23 ans.
Si Quentin Deranque s’est retrouvé là, c’est parce qu’il souhaitait attaquer physiquement des gens de gauche et que manifestement, il y prenait du plaisir. Il n’empêche. Comme d’autres collectifs l’ont rappelé, les antifascistes combattent avant tout les idées fascistes, et pas les hommes et les femmes qui les portent. Notre lutte se place essentiellement sur le terrain idéologique pour contrer les idées racistes, antisémites, islamophobes, suprémacistes, sexistes, LGBTQIA-phobes, en bref toutes les idées qui conduisent à légitimer les inégalités, les rapports de domination et d’exploitation constitutifs du fascisme. Nous combattons la répression, le système carcéral et la peine de mort, et nous ne souhaitons la mort de personne. À l’opposé d’une vision où toutes les vies ne se valent pas, qui est la vision fasciste du monde, nous défendons une conception égalitaire où les différences ne sont pas érigées en hiérarchies ni en remparts, et où les droits des minorités sont respectés.
Il reste que le plus souvent, nous ne choisissons pas le terrain de la lutte et que c’est l’extrême droite qui impose ses modalités. Depuis des années, particulièrement à Lyon mais un peu partout dans le pays et également à Nancy, l’extrême droite de rue s’en prend physiquement, régulièrement, à des personnes qui ne lui plaisent pas, que ce soit pour leur engagement politique et syndical, leur religion, leur couleur de peau, leur genre ou leur orientation sexuelle. Depuis 2022 en France, l’extrême droite a tué 11 personnes sans qu’aucune ne fasse la Une des médias, et en a blessé gravement 19 autres, par balle ou arme blanche (chiffres de Contre Attaque). Cette violence de rue, appuyée et mise en scène par les défilés du 9 mai et autres marches aux flambeaux, reste le plus souvent impunie et totalement ignorée. Il faut le rappeler, selon la DGSI elle-même, l’extrême droite constitue aujourd’hui la deuxième menace terroriste en France juste derrière l’islamisme radical.
Une étude récemment publiée atteste qu’entre 1986 et 2021, 90% des morts provoqués par des "violences idéologiques" sont le fait de l’extrême droite. Le 31 mai 2025, Hichem Miraoui, un coiffeur tunisien de 46 ans, a été tué de cinq balles par un voisin raciste. Le 6 janvier dernier, le corps d’Ismaël Ali, victime d’un crime raciste, a été retrouvé dans le Rhône, dans la région lyonnaise. Dans la nuit du 7 au 8 février, Joëlla, une femme trans de 45 ans a été brutalement assassinée à coups de poing et de pieds à Nouméa. Les thèses d’extrême droite avancent et tuent toute l’année, en France comme ailleurs. Affiliés à l’extrême droite, les courants masculinistes et transphobes mettent en danger de mort les personnes sexisées dans l’espace public. Cette culture de la violence est intrinsèquement liée aux idéaux fascistes d’une domination sans partage d’hommes blancs sur le reste du monde. Elle est à l’opposé de l’idéal d’émancipation totale porté par l’antifascisme.
Nous ne partageons pas le culte de la violence des militants néofascistes et néonazis. Pour autant, notre camp doit se défendre. Face aux bandes fascistes qui s’en prennent aux grévistes, aux migrant·es ou aux initiatives de gauche, nous ne pouvons pas compter sur la police – elle-même gangrenée par les idées d’extrême droite – ni sur la justice – généralement plus clémente vis-à-vis des fascistes que vis-à-vis de leurs opposant·es. Historiquement le mouvement ouvrier a toujours organisé son autodéfense en constituant des services d’ordre, que ce soit pour faire face aux milices patronales ou à la répression policière. L’antifascisme s’inscrit dans cette lignée. Quand il devient compliqué de tenir une réunion publique en sécurité, d’exercer ses libertés d’expression et de manifestation, quand les fascistes agitent d’incessantes menaces d’attaques sur les réseaux sociaux et passent régulièrement à l’acte, il faut se défendre.
Des plus institutionnelles aux plus radicales, toutes les tendances de l’extrême droite se sont précipitées sur le cas de Quentin Deranque pour célébrer un martyr et attaquer indistinctement « l’ultragauche », LFI, la Jeune Garde et les antifas. Tout et n’importe quoi a été raconté par Némésis, le RN, les ciottistes, les zemmouriens… et repris parfois tel quel par les médias publics, le ministre de l’Intérieur Nuñez, Macron, les LR et même certains politiciens de gauche. Oubliés les attaques et crimes racistes des dernières années, oubliés la xénophobie, l’antisémitisme et l’homophobie de l’extrême droite, oubliés les Waffen SS fondateurs du Front national ancêtre du RN. L’affaire Quentin Deranque est devenue affaire d’Etat, un prétexte pour pousser un cran plus à droite, pour criminaliser ce qu’il reste de gauche et conforter l’extrême droite au cœur de « l’arc républicain ».
Face à cette décrépitude du monde politicien, à la fascisation de la société dont ils se font les soutiens et relais actifs, au renforcement des courants idéologiques les plus rétrogrades, oppressifs et discriminatoires, nous continuons d’affirmer notre solidarité avec toutes les personnes qui sont dans la cible de l’extrême droite, et notamment avec les courants et militant·es antifascistes ici et ailleurs. Nous continuons d’appeler à l’auto-organisation et à l’autodéfense populaire face aux violences d’extrême droite. Comme le rappelle un adage récent : il y a 80 ans, antifa se prononçait Résistance.
Nancy, le 17 février 2026
P.-S. : Photo d’illustration de l’article : Marseille, 29 août 1944, célébrations après la libération de la ville.