RéflexionLe fascisme et la cause des femmes

Le Groupe Révolutionnaire Charlatan propose une traduction en français (datée de janvier 2025) d’un article de Michael Richmond et Alex Charnley publié le 10 juillet 2023 sur Libcom. En voici l’introduction, ainsi que les remarques finales sur les trajectoires du fascisme "féministe" moderne.

Si les liens entre la panique morale anti-trans et l’extrême droite sont bien documentés, les féministes « critiques du genre » parviennent à occulter ces liens en s’appuyant sur l’idée reçue selon laquelle le féminisme serait aux antipodes du fascisme. Pourtant, à de nombreuses époques de l’histoire, la distinction entre féminisme et fascisme était loin d’être claire.
Le texte qui suit a été traduit de l’anglais. Ses auteurs, Michael Richmond et Alex Charnley, ont dû le retirer de leur ouvrage Fractured : Race, Class, Gender and the Hatred of Identity Politics, qui propose une étude historique plus complète de la politique féministe en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et des moments marquants de l’interaction entre le fascisme et la cause des femmes.
Cet article comporte plusieurs sections qui peuvent être lues en séquence ou individuellement : (1) un aperçu introductif des travaux portant sur la relation entre le féminisme « critique du genre » et l’extrême droite ; (2) une analyse des divisions pertinentes dans la lutte pour le droit de vote aux États-Unis ; (3) l’importance des femmes militantes pour la massification du deuxième Ku Klux Klan (KKK) dans les années 1920 ; (4) la division des suffragettes britanniques ; (5) le rôle des femmes dans la British Union of Fascists (BUF) ; (6) des remarques finales sur les trajectoires du fascisme féministe. Il aspire principalement à lier le travail antifasciste actuel effectué par des groupes tels que le Trans Safety Network au travail des historiennes féministes qui ont contribué à d’importantes monographies détaillant les rôles et les activités des femmes dans les mouvements fascistes. Des notes sont fournies avec des références pour une étude plus approfondie.

Les femmes blanches ont toujours été impliquées dans les opérations de la suprématie blanche. Cette affirmation est moins une accusation qu’un constat banal. Il convient de répéter que les développements historiques de la condition blanche ont été reproduits par des formes de domination coloniales, qui ont bien entendu intégré des personnes ne bénéficiant pas des catégories de la racialisation et de genre. C’est pourquoi la mutabilité historique de la condition blanche était la principale préoccupation de ses premiers théoriciens. Dans les colonies et les métropoles, dans les plantations, dans les foyers, sur les lieux de travail et dans les hautes sphères de l’État, les femmes blanches ont pu, pendant des siècles, exercer des formes de pouvoir en s’intégrant dans cette identité coloniale en constante évolution. Comme nous l’avons vu, il y a toujours eu des femmes blanches dans les mouvements d’extrême droite, que ce soit dans des groupuscules marginaux, dans la construction de plateformes en ligne ou dans les fascismes historiques, dont les plus efficaces ont conquis le pouvoir d’État.
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Trajectoires contemporaines du fascisme féministe
La relation des femmes issues de l’extrême droite et de la critique du genre avec le « féminisme » consiste souvent à le dénigrer ou à dire qu’il n’a plus rien à voir avec ses valeurs d’antan. Certaines peuvent encore le revendiquer tout en se battant pour sa propriété. Comme nous l’avons vu, certaines femmes en viennent à considérer comme acquis les résultats des luttes passées pour les droits, ou s’orientent vers les mythologies libérales qui sont projetées sur elles, ce qui leur permet de prendre part à une variété de modes et de postures politiques qui tiennent pour acquis une part de cet héritage. Les femmes des mouvements d’extrême droite ont souvent joué, et continuent de jouer, des rôles de reproduction, d’organisation et de soins qui en constituent l’élément vital. Les femmes du WKKK et du BUF étaient appréciées pour leurs capacités d’organisation et de recrutement, tandis que la ségrégation et les rôles des hommes et des femmes étaient soulignés en interne plus encore qu’ils ne l’étaient dans la société environnante. Les politiques d’extrême droite ne font que renforcer la division du travail entre les hommes et les femmes. Les femmes blanches ont rejoint ces mouvements parce qu’elles partageaient activement leur vision raciste et considéraient que les politiques d’extrême droite étaient dans leur intérêt, qu’elles les défendaient. Elles n’étaient ni dupes, et encore moins contraintes. Cependant, comme le montre Terese Jonsson au sujet du féminisme blanc dans son livre Innocent Subjects : « en investissant dans des discours sur l’innocence blanche, les femmes blanches s’alignent sur un patriarcat suprématiste blanc de manière à renforcer non seulement l’oppression des personnes de couleur, mais aussi leur propre assujettissement patriarcal. » [1]
Hier comme aujourd’hui, il n’est pas toujours facile de distinguer clairement les mouvements réformistes libéraux de ceux d’extrême droite, qu’ils soient féministes ou non. Ces mouvements peuvent souvent se confondre ou se superposer. La rhétorique et les positions de Stanton et Anthony ou de Christabel et Emmeline Pankhurst auraient pu facilement se retrouver dans la propagande du WKKK ou du BUF. Les femmes passaient directement du suffrage ou du militantisme pour la tempérance, de l’adhésion aux partis démocrate ou républicain, au Klan. Les voies d’accès au BUF ne provenaient pas uniquement du suffragisme. De nombreuses femmes du BUF étaient conservatrices, d’autres venaient du parti travailliste. La plupart des réunions de la section des femmes se tenaient dans les bâtiments du Women’s Institute, ce qui représente un parallèle évident avec le caractère « ordinaire » et inoffensif du site web Mumsnet et de l’émission de radio BBC Women’s Hour, qui sont aujourd’hui les points de convergence et de développement du féminisme de la critique de la théorie.
La confusion autour du fascisme et de l’extrême droite d’aujourd’hui, et de l’implication des femmes en leur sein, peut naître de compositions chaotiques. Souvent, les groupes ou les mouvements s’enflamment puis s’éteignent tout aussi rapidement, ne parvenant à s’unir qu’autour d’objectifs limités avant de se diviser. La confusion naît également de la présence de femmes racialisées de premier plan dans les rangs des politiciens d’extrême droite et des provocateurs. Aux États-Unis, des personnalités comme Candace Owens, des femmes juives comme Laura Loomer et Pamela Geller, ou la nouvelle cohorte de latinas républicaines d’extrême droite, promeuvent des discours suprémacistes pour faire avancer leur carrière, gagner du pouvoir ou par simple conviction. [2] Ce phénomène semble déstabiliser de nombreuses personnes qui se rapportent aux fascismes historiques, et offre aux femmes d’extrême droite racialisées la possibilité d’un déni plausible dans la sphère publique libérale. En Grande-Bretagne, les ministres de l’intérieur conservateurs Priti Patel et Suella Braverman ont intensifié la convergence, entre la politique d’extrême droite d’une part et la rhétorique et les mesures du gouvernement de l’autre, en termes de frontières et de maintien de l’ordre.
Mallory Moore a souligné le décalage entre l’appel actuel à des « droits fondés sur le sexe » et des décennies de revendications du Mouvement de libération des femmes. [3] L’importance juridique de cette initiative pour l’extrême droite n’est pas une particularité du postfascisme, mais une itération de la collaboration libérale-fasciste au-delà des divisions genrées, qui s’écarte à peine des concepts organisationnels des réactions du XIXe et du XXe siècle. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien de nouveau. Les conspirations de cabales juives finançant des plans « transhumanistes » visant à transformer les femmes en conteneurs non-maternels pour un nouvel ordre mondial globaliste sont au cœur de l’anticapitalisme réactionnaire et transphobe de Jennifer Bilek. Helen Joyce, ancienne journaliste de The Economist devenue militante anti-trans radicalisée, a été accusée par Bilek de plagiat tant ses arguments ressemblaient aux siens. [4] La transphobie emprunte à la structure antisémite des formes réactionnaires d’anticapitalisme parce que la transphobie est la façon dont le fascisme devient fonctionnel. [5] Une grande partie de son esprit idéologique est étayée par un anticapitalisme réactionnaire contre les « frontières ouvertes », rudimentaire au sein de la gauche conservatrice depuis un certain temps déjà. La nécessité d’un État fort et empreint de morale pour lutter contre les incursions du néolibéralisme trouve un écho dans la prose de Mary Harrington, qui se définit comme une « féministe réactionnaire », et qui se réjouit :
« Mon premier souvenir politique est celui d’une époque : la chute du mur de Berlin. Les images granuleuses des Berlinois de l’Est et de l’Ouest en jean délavé, martelant le béton recouvert de graffitis qui les avait si longtemps séparés et s’engouffrant dans les brèches du Mauer pour s’embrasser me font encore froid dans le dos. Ce moment étonnant était, et est toujours, une métaphore de l’époque qui a suivi : une époque qui semblait vouloir abattre les murs et tout ouvrir. Pensez à tous les gentils libéraux qui célèbrent les sociétés “ouvertes” et critiquent les sociétés “fermées” ; aux ONG telles que Open Democracy et Open Society ; aux connotations respectivement positives et négatives des mots “inclusion” et de “exclusion”. L’ouverture, l’expansion, la suppression des frontières et des limites est toujours préférable à l’inverse. N’est-ce pas ? » [6]
La pauvreté de la position « contre l’ouverture des frontières », que beaucoup assimilent à du socialisme, est ici utilisée pour défendre l’ancienne onction du nouveau monarque britannique. Une métaphore de laissez-faire de la pénétration du marché imprègne le lecteur d’une logique plus profonde de marchandisation ouverte et sans limites, et de ses implications pour le corps. Et le sentiment d’extase suscité par la chute du mur de Berlin cède la place à la consternation face à ce qui a suivi. « Notre culture officielle se contente encore d’un discours sur l’ouverture, qu’il s’agisse des frontières, des catégories de genre, des flux de capitaux, du processus politique ou de tout autre chose. » [7] Gleeson et O’Rourke ont clairement souligné que l’utilité de « l’idéologie du genre » – en tant que panique mondiale en constante évolution concernant les relations entre les genres, la sexualité jugée déviante et les menaces pesant sur le caractère sacré de la famille – a ses racines matérielles à la fois dans la crise à long terme de la famille et dans les contours plus spécifiques sur le plan historique de la conjoncture actuelle, la crise de la reproduction sociale et l’instabilité chronique affectant l’ensemble de la société :
« Les réactionnaires ont présenté la montée de Transgendered Marxism comme l’hydre d’une bête nommée « idéologie du genre ». Une force maléfique et délirante, qui sème la confusion chez les jeunes et vide de leur substance des normes jusqu’alors solides. Mais en réalité, si le genre est devenu un tel sujet d’attention et de confusion manifeste, c’est grâce à la désintégration des conditions matérielles, inaugurée par la droite et officialisée depuis par les libéraux de toute orientation. La famille était censée jouer un rôle prépondérant dans la stabilisation du capitalisme qui, en l’occurrence, a révélé sa face cachée. Aujourd’hui, beaucoup craignent qu’une génération ne succède pas si facilement à la suivante ». [8]
C’est par la transphobie que le fascisme trouve sa cohérence idéologique, car « l’idéologie du genre » fournit une explication à la « vulnérabilité » des familles face à l’éclatement de la société. Il mobilise à outrance des aspects de la culture de la jeunesse et de la gestion d’entreprise au service de sa rhétorique de protection des enfants contre de maléfiques marionnettistes. Et il fait pression sur l’État pour provoquer son action.

Michael Richmond et Alex Charnley, auteurs de Fractured : Race, Class, Gender and the Hatred of Identity Politics, Pluto Press, 2022

Notes

[1Terese Jonsson, Innocent Subjects : Feminism and Whiteness, 2020

[2Li Zhou, « How 2022 became the year of the Latina Republican », Vox, 20 septembre 2022

[3Mallory Moore, « How Much of a Joke is Sex-Based Rights in Feminism ? », Medium.com, 13 novembre 2021

[4La philosophe Christa Peterson a beaucoup travaillé à analyser et à faire connaître ces liens. « Dans son nouveau livre, Helen Joyce de The Economist affirme que le “programme mondial” des transgenres est “façonné” par trois milliardaires juifs. La source est vague dans le livre, mais elle a déjà cité Jennifer Bilek. Bilek a déjà cité un nazi explicite. Gendercrit blanchit l’antisémitisme. » (Source : Tweet de @christapeterso en date du 18 juillet 2021)

[5Les critiques du genre se nourrissent également des mouvements catholiques et évangéliques, et travaillent avec eux. Depuis près de dix ans, la militante britannique anti-trans Julie Bindel (féministe radicale laïque de la deuxième vague) et la conservatrice américaine anti-avortement et anti-LGBTQ+ Jennifer Lahl collaborent. Les deux femmes ont en commun la lutte contre la maternité de substitution, mais elles entretiennent aussi, semble-t-il, des relations chaleureuses, partageant des selfies et des cocktails. Lahl est une « nouvelle féministe » qui poursuit un activisme conservateur pro-vie modelé autour des thèmes féministes de l’autonomisation des femmes et de la lutte contre l’exploitation. Ces initiatives conservatrices ont non seulement anticipé le mouvement de la critique du genre, mais elles ont aussi fourni des idées, une infrastructure juridique, des flux de financement et un circuit de conférences publiques adaptables (et favorables) à la cause anti-trans. Merci à Mallory Moore (@Chican3ry) d’avoir mis en lumière le lien entre les « nouvelles féministes » américaines et les mouvements « gender critical » britanniques. Mallory a d’abord documenté la connexion Bindel-Lahl le 3 mai 2022 sur Twitter : « Dès 2016, Julie Bindel a collaboré avec la chrétienne conservatrice Jennifer Lahl du groupe religieux de “bioéthique” CBC ». Lahl a également participé à des panels avec d’autres groupes haineux anti-trans qui opèrent avec le statut d’association caritative, comme Gary Powell de la LGB Alliance. Voir Vic Parsons, « Activist instrumental in the launch of the LGB Alliance linked to anti-abortion and anti-LGBT+ hate groups, » The Pink News, juin 2020.

[6Mary Harrington, « What is King Charles hiding ? », UnHerd, 8 mai 2023

[7Ibid.

[8Gleeson and O’Rourke, Transgender Marxism