ActualitéL’extrême droite en ordre de bataille contre le mouvement social (1re partie)

Depuis maintenant un mois, que ce soit dans la rue ou sur les plateaux télé, l’extrême droite dans toute sa variété s’est affirmée comme un ennemi acharné du mouvement social en cours initié par les lycéen·nes, rejoint par les étudiant·es, les précaires et, par intermittence, des salariés, syndiqué·es ou non. Si les réseaux sociaux et certains médias ont bien documenté ces agressions verbales ou physiques, il nous a semblé intéressant de les rassembler et d’en montrer les différentes phases. Dans ce premier épisode, on revient sur les premiers jours d’octobre, avant le 17. Si vous pensez que l’on a oublié des faits importants, n’hésitez pas à nous le signaler en nous écrivant à : [email protected]

Dès les premiers jours, la tonalité antifasciste du mouvement lycéen est frappante : « on veut des droits, pas l’extrême droite », « la jeunesse emmerde le RN », « siamo tutti antifascisti » sont des slogans régulièrement entendus sur les blocus ou dans les manifs. « Ces slogans, ils participent au chaos » déclare Eric Ciotti sur BFM le 9 octobre.

Pas de doute : les jeunes savent bien que l’extrême droite sera toujours pour elle un problème et jamais une solution, et ce rejet massif est réciproque, comme on va le voir ici.
En ce qui concerne le RN, le mouvement lycéen est d’abord pour lui l’occasion de détourner l’attention médiatique de ses propres turpitudes, qu’il s’agisse des révélations de Médiapart sur les propos antisémites de Bardella en 2013 ou la présentation foireuse de son contre-budget. C’est surtout contre LFI que les élus et porte-parole du mouvement d’extrême droite concentrent leur critique, l’accusant d’une part de « souffler sur les braises » et d’inciter à la violence, et dans le même temps de « manipuler les lycéens » (Sébastien Chenu) et de vouloir récupérer politiquement le mouvement. La « violence » des jeunes est bien entendu, dénoncée : Marine Le Pen parle dès la première semaine d’octobre d’« émeutes » à propos des poubelles enflammées devant les lycées. Concernant les revendications, Le Pen s’est exprimée sur le sujet le 6 octobre lors de la présentation du contre-budget, attribuant l’absentéisme des professeur·es à la violence des élèves, et préconise exclusivement des mesures sécuritaires pour améliorer les conditions d’enseignement…

Bardella sur BFM le 13 octobre.

Dans son programme, le RN propose également la fin du collège unique, soit le triage des élèves dès la 6e. Eric Zemmour la rejoint sur ce point mais va plus loin en déclarant sur BFM le 12 octobre : « l’école publique de la fin du XIXe siècle est un modèle indépassable », une époque où un enfant sur quatre n’était pas scolarisé.
Dans les médias d’extrême droite, on dénonce et on met en scène également la « violence » en prenant des feux de poubelles en gros plan, et on essaye de comprendre ce qui se passe dans les blocus. La palme revient sur ce dernier point au JDD qui, à grand renfort d’IA, a proposé une infographie explicative.

Tous s’interrogent aussi sur les origines du mouvement : incapables de les trouver dans la colère légitime des jeunes et l’état des conditions d’enseignement, ils vont les chercher du côté de LFI ou de « l’ultragauche » qui viendraient recruter. On dénonce les élus de gauche venus au contact des jeunes : le racisme n’étant jamais loin, Europe 1 et Frontières accusent le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko, présent devant le lycée Paul Eluard, de « danser » autour d’une poubelle en feu qu’il est justement en train d’éloigner pour éviter que le feu s’étende. Certains voient aussi dans le mouvement la main des « Frères musulmans », Michel Fayad, éditorialiste chez Bolloré est persuadé une « influence islamiste sur le terrain » (comprend qui peut !), ou d’une ingérence étrangère (laquelle ?) par le biais de « bots » sur les réseaux (Valeurs actuelles du 7 octobre).
Une figure de circonstance s’est distinguée sur les plateaux : celle de Bénédicte Levet, présentée comme enseignante et philosophe opposée aux blocus. Collaboratrice à Causeur, Valeurs actuelles ou L’Incorrect, revues d’extrême droite dans lesquelles elle étale ses pensées réactionnaires et antiféministes, Levet est membre du conseil d’orientation de l’institut Thomas More financé par Pierre-Édouard Stérin, fait partie de la douzaine d’intervenant·es du Campus Héméra, l’outil de formation du RN lancé par Bardella en 2023, et qui a fait long feu depuis. Auparavant, elle avait aussi participé en 2018 à un colloque organisé par l’Institut Iliade intitulé "Fiers d’être Européens", tout un programme !

Les syndicats étudiants de droite sont aussi à la manœuvre, que ce soit à travers des pétitions anti-blocage ou des actions de rue. Ainsi, sur Radio Courtoisie, Clément Liébard, président de la Cocarde étudiante, se vante d’avoir débloqué des lycées ou des facs, tout en se posant en victime de la violence de la gauche. Lors de la manif du 2 octobre à La Roche-sur-Yon, trois individus filment de l’intérieur du cortège les manifestant·es, se faisant passer pour des apprentis journalistes. L’un d’eux, Gabin Chauvier, un A cerclé dessiné sur le bras et un sticker antifa au revers, est un militant de la Cocarde étudiante… Le 12 octobre à Paris, devant le collège de France, la Cocarde organise un pathétique rassemblement anti-blocus de trente personnes, parmi lequel se trouve Tony Bonalair, le patron du RNJ, la branche jeunesse du Rassemblement national.

En médaillon, Tony Bonalair, responsable des jeunes au RN, présent au rassemblement anti-blocus de la Cocarde étudiante le 12 octobre 2026.

L’UNI, un autre syndicat étudiant d’extrême droite, s’en prend aux blocus en particulier le 8 octobre, à l’Université Paul Valéry à Montpellier ou à Caen. Si les militants de l’UNI sont présents dans la rue, c’est surtout sur les plateaux télé qu’on les voit le plus. Deux personnalités font le tour des médias, dans les médias Bolloré mais aussi sur BFM ou sur Sud Radio : Baptiste Gilli et surtout Louise Montangon, qui devient l’éphémère coqueluche de toute la droite.

Cette dernière, derrière sa candeur affichée (« ils sont affreux » dit-elle à propos des gens de gauche, une phrase qui restera sûrement comme sa principale contribution aux débats du moment), a été candidate sur une liste RN aux dernières élections municipales à Bordeaux.
Du coté des groupuscules radicaux, les violences commencent dès la deuxième semaine : les 9 et 13 octobre octobre à Paris, des militants d’extrême droite qui s’autodésignent eux-mêmes sous le sobriquet les « Waffen Assas » ont agressé des étudiant·es et des lycéen·nes massé·es devant de l’université Panthéon Assas, pour le premier blocus de l’histoire de cette université présentée généralement comme un bastion d’extrême droite.

Devant le blocus d’Assas, le 9 octobre [Source : Tik Tok]

Le 10 octobre à Aix-en-Provence, trois étudiants passent devant des affiches du RN quand ils se retrouvent encerclé par une quinzaine de nationalistes qui leur crient : « Cassez-vous sales gauchos, sales têtes d’Arabes, c’est chez nous ici pas chez vous », avant de les tabasser.
Le 14 octobre à Lille, l’ESPOL, faculté privée catholique de Lille, est bloquée, comme à Assas de façon inédite. Dès 8h, une vingtaine de militants d’extrême droite attaquent les étudiant·es qui bloquaient : ces dernier·es réussissent à les repousser, mais au moment de la confrontation un étudiant est mis au sol et reçoit plusieurs coups dont un à la tête.
Quelques minutes à peine après l’agression, la Cocarde Étudiante et Génération Zemmour revendiquent l’attaque sur leurs réseaux. Camille Bourdeaux, porte-parole de l’orga identitaire lilloise Nouvelle Droite, a relayé la vidéo du déblocage sur son compte Instagram. Parmi les agresseurs ont été reconnu Alaric Py, porte-parole de France Remigration, ex-porte parole de Nouvelle Droite et militant de Génération Zemmour.

La Horde

À venir : Deuxième partie - Après le 17 octobre