Alors que le Conseil d’État a confirmé la dissolution du collectif antifasciste, voici le dernier communiqué de la Jeune Garde Antifasciste publié sur les réseaux sociaux.
Quelques jours après la victoire de notre camp face au « Comité du 9 Mai », et à quelques jours de la commémoration de Clément Méric, nous tenions à vous écrire ces dernières lignes, dans ce dernier communiqué, avec honnêteté et respect.
La boucle est bouclée.
Merci à tous les antifascistes des organisations, groupes et collectifs, pour votre soutien indéfectible dans la tempête.
Le 30 avril, le Conseil d’État a rejeté le recours déposé contre la dissolution de la Jeune Garde Antifasciste. Cette décision ne peut être comprise comme un simple acte administratif, ni comme un événement isolé. Elle s’inscrit dans une séquence politique plus profonde : celle d’une dégradation accélérée du climat politique français, d’une brutalisation du débat public et d’une normalisation toujours plus avancée de l’extrême droite dans les institutions, les médias et les appareils du pouvoir.
Un fasciste est récemment mort et, en quelques jours, l’antifascisme tout entier s’est retrouvé placé dans le viseur d’une immense partie de la classe politique et médiatique. Une cabale sordide s’est mise en place, livrant les antifascistes à la propagande réactionnaire au moment même où ils subissaient une attaque violente et inattendue.
Mais cette séquence aura au moins eu une vertu : elle aura clarifié, aux yeux de toutes et tous, la situation politique française.
En quelques jours seulement, s’est révélée une alliance désormais limpide entre les libéraux et l’extrême droite.
De Macron à Glucksmann, de Ciotti à Bardella, jusqu’aux héritiers politiques de Sarkozy, tous ont participé, à des degrés différents, à la désignation d’un prétendu "ennemi intérieur". Dans le même temps, l’appareil médiatique a pesé de tout son poids pour ouvrir toujours davantage l’espace public aux discours d’une extrême droite en croisade, pendant qu’une partie d’une gauche institutionnelle triste et fade s’empressait d’accompagner le mouvement ou de détourner le regard.
Nous le savions depuis longtemps : la bascule était en cours.
Désormais, elle est actée.
L’élection d’Emmanuel Macron avait déjà constitué un moment décisif dans cette recomposition politique. Sous couvert de "barrage républicain", le macronisme aura surtout permis d’installer durablement les idées et les cadres de l’extrême droite au cœur du pouvoir. Ce rapprochement entre libéraux autoritaires et forces réactionnaires constitue une rupture historique majeure, sans précédent depuis les heures les plus sombres du siècle dernier.
Aujourd’hui, dans une période où l’extrême droite progresse partout ; où un raciste peut tirer sur des enfants non blancs ; où l’Assemblée nationale rend hommage à un néo-nazi ; où les plateaux télévisés débordent quotidiennement de discours discriminatoires ; où les violences policières, le climat sécuritaire et l’autoritarisme d’État ne cessent de s’intensifier ; et où des défilés néonazis ont pu être autorisés durant plusieurs années, jusqu’en 2025 dans les rues de Paris sous protection policière...
La marche du Comité du 9 Mai, commémoration de Sébastien Deyzieu, un rassemblement réunissant nazis et fascistes du monde entier.
De groupuscules d’extrême droite à des cadres du Rassemblement
National, tous ont paradé au bruit des tambours des jeunesses hitlériennes, sous les virevoltes de drapeaux noirs marqués de croix celtiques blanches, tenus par des groupes paramilitaires nazis venus des États-Unis.
Tout comme à Paris, d’autres rassemblements sont à l’horizon.
Dernièrement à Lyon, une marche en commémoration de Quentin Déranque a pu se réaliser, laissant une fois de plus la possibilité à tous les groupuscules violents d’extrême droite de France de se réunir.
Que devons-nous conclure lorsque c’est une organisation antifasciste qui est dissoute par la plus haute juridiction administrative du pays ?
Il faut regarder cette inversion politique en face.
Ceux qui combattent le fascisme sont désignés comme une menace.
Ceux qui propagent la haine raciale, le nationalisme autoritaire et la violence réactionnaire trouvent, eux, une place toujours plus importante dans le débat public.
Et cette clarification n’épargne personne.
Nous avons vu l’effondrement moral et stratégique d’une partie de la gauche institutionnelle.
Certains responsables de gauche, dans les rangs de LFI, du PCF, du PS et des Écologistes, se sont levés dans l’hémicycle à la mémoire d’un fasciste, pendant qu’ils abandonnaient les antifascistes à la vindicte médiatique.
Cette gauche de salon, déconnectée des réalités populaires, préfère préserver sa respectabilité médiatique plutôt que d’assumer un véritable rapport de force politique.
Elle invoque des valeurs historiques qu’elle est incapable de défendre lorsque vient le moment de tenir une ligne digne et claire.
Pendant que ces responsables parlementaires s’enfoncent dans leurs contradictions, le réel continue de frapper durement notre classe.
Car vivre sous l’austérité libérale est déjà une violence quotidienne ; survivre sous une austérité redoublée par la haine raciste et autoritaire devient un horizon insupportable.
Pour autant, nous refusons le défaitisme.
Une organisation peut être dissoute ; les raisons de son existence, elles, demeurent intactes. Le fascisme n’a pas disparu. Les violences racistes n’ont pas disparu.
Et les solidarités construites dans la lutte ne disparaîtront pas davantage.
La vérité est simple : notre séquence politique se termine.
Depuis deux années déjà, une réflexion existait sur les limites et l’obsolescence de la forme organisationnelle que représentait la Jeune Garde dans cette nouvelle période politique et sociale. Ce qui n’était au départ qu’un outil est devenu un véritable point d’appui, un lieu de rencontres, d’organisation et de transmission politique.
Cet outil a rempli une partie de sa fonction historique : contribuer à remettre la question antifasciste au centre du débat public et permettre à toute une génération de comprendre la réalité du danger qui monte.
Nous avons cependant vu certains nous utiliser comme une rampe de lancement politique et tenter de rabattre notre lutte vers des logiques électorales qui n’ont jamais été les nôtres, travestissant au passage des lignes qui nous étaient élémentaires.
Pour nous, le bilan est clair : l’antifascisme n’est ni un outil de communication, ni une réserve militante au service d’une stratégie d’appareil. Cette confusion entre organisation antifasciste et relais de parti a constitué, pour nous, extra-parlementaires, une impasse politique.
Cette expérience politique nous a laissé quelques marques, c’est vrai, mais aussi de très belles réussites.
Nous n’en retiendrons qu’une seule.
Celle, née de la nécessité et d’une certaine fraîcheur d’esprit, de créer une organisation prônant un antifascisme de combat dans une République française en déliquescence.
Car, contre toute attente et en quelques années, nous avons su, bataille après bataille, rappeler à la gauche européenne qu’une lutte de classe contre un pouvoir abusif et gangrené par l’idéologie fasciste ne peut se faire sans dignité et donc ne peut se faire sans renvoyer sa violence.
Huit ans plus tard, au regard de la barbarie généralisée qu’impose l’Occident aux Palestiniens, Iraniens, Libanais, Cubains, Vénézuéliens et tant d’autres, surtout au regard des luttes de sang que ces peuples engagent pour la survie de leur monde, nous pouvons être heureux d’avoir choisi cette voie militante.
Nous pensons tout particulièrement à nos camarades kurdes du
Rojava, dont la lutte et les lignes ont inspiré nos fondations, mais pour qui le combat recommence face aux rigoristes bénis par l’Occident.
Sans doute aurions-nous dû davantage appuyer l’aspect internationaliste de notre combat.
Pour ce qui est du futur, ce qui fut le point de fracture au sein de notre organisation, une voie se dessine.
Celle, révolutionnaire, inscrite dans le prolongement des engagements antifascistes : s’engager contre les structures qui nous oppressent et qui tuent partout dans le monde. L’OTAN, les milliardaires techno-fascistes, l’ignoble mythe de la démocratie libérale et ses représentants ...
Pour ne citer que ces exemples.
Seule une ligne ferme, dans l’analyse et dans l’action, peut espérer enrayer la machine de guerre qui s’étend jusque dans nos quotidiens.
Les périodes changent. Les formes d’organisation doivent changer elles aussi.
La dissolution marque peut-être notre fin, mais elle aura transformé notre camp. Si une séquence se clôt, c’est précisément pour permettre à la suivante de s’ouvrir.
D’autres formes devront émerger, plus adaptées à la période qui vient, plus ancrées encore dans les besoins populaires, les solidarités concrètes et les nouvelles réalités politiques.
Nous continuerons donc la lutte sous d’autres formes, nous rejoindrons les différents espaces créés par nos camarades des organisations et groupes alliés.
Avec lucidité face au danger.
Avec dignité face aux attaques.
Avec détermination face à la période qui vient.
Car malgré la brutalité du présent, malgré les renoncements des uns et les trahisons des autres, nous continuons de croire qu’aucune haine ne pourra jamais définitivement l’emporter sur la solidarité, la justice et le désir d’une vie digne.
À celles et ceux qui continuent de lutter, anciens camarades comme nouveaux venus, une chose seulement : cette période sera rude. Il faudra de l’ambition, du courage, mais aussi de la patience, de la discipline collective et une immense tendresse pour notre camp social.
Rien n’est terminé.
Une séquence s’achève.
La suivante commence déjà.
Jeune Garde antifasciste